Un enterrement

Il arriva en avance. C’était une belle journée, il devait être environ dix heures. Il se gara sur le parking de l’église encore désert. Le gravier crissa sous ses pieds et il fit quelques pas pour profiter du soleil. C’était un de ces moments d’attente, où les fumeurs sortent leur cigarette, d’autres leur téléphone portable. Lui se contenta d’observer la façade de la maison d’en face, seule la moitié était rénovée. Les gens arrivèrent par grappes. Il scrutait les visages mais ne reconnut personne, jusqu’à ce que quelques cousins débarquent. On se fit la bise et les présentations pour certains. Enfin le corbillard entra dans la cour et attira tout les regards. Comme l’église était coincée contre un bâtiment, on y pénétrait par un coté de la nef. Les gens s’y réfugièrent à la recherche de l’ombre et de bancs. Faisant partie de la famille, il dut patienter le temps que le cercueil soit déposé, puis prendre sa place au premier rang.

On entonna quelques chants, durant lesquels il n’eut pas l’hypocrisie de bouger les lèvres. Il se fiait aux autres pour savoir quand s’asseoir et quand il devait rester debout. Plusieurs personnes prirent la parole, qu’il ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Il fut bien aise de ne pas avoir à le faire. De sa tante, il gardait surtout des souvenirs d’enfance, quand elle était encore en forme. Ensuite il était allé la voir une fois par an, ce qu’il prenait comme une obligation, sans jamais se demander si cela lui plaisait ou non. Il se sentait fatigué et son attention voletait autour de lui comme lorsqu’il était à l’école. Pendant les épîtres de Paul, il se surprit à observer la décoration de l’église. L’intérieur était plus joli que l’extérieur, malgré les fausses colonnes et les affiches du pape. Son regard tomba sur le cercueil. Cela lui parut étrange qu’il fut exposé à la vue de tous et non pas relégué dans un coin.

Lorsque vint le moment de la communion, une seule personne se déplaça. Le curé avait longuement parlé d’amour avec des mots simples et un ton de médecin, mais il se demanda quel impact cela avait réellement sur les croyants. Il eut soudain l’impression d’être un simple spectateur. Quelques dizaines d’humains s’étaient réunis dans un bâtiment de pierre pour avoir moins peur de la mort. Le bedeau avait une belle voix de village, mais sans grâce. Et malgré la lumière qui descendait du vitrail, il ne ressentit aucun sentiment de mysticisme. C’était comme s’il pouvait observer le rite et voir à travers. Un fétu de paille dans la tempête. Enfin les fidèles passèrent devant le catafalque les uns après les autres et il observa avec attention ces visages qui connaissaient le défunt peut être mieux que lui-même. Puis la messe étant dite ils se retirèrent.

On emporta le cercueil et la famille fit bloc presque malgré elle. Il fut soulagé de pouvoir respirer au grand air et suivit la procession qui s’acheminait à pied vers le cimetière. Ils passèrent par le village et certains s’arrêtaient pour les regarder, parfois le journal en main qu’ils venaient d’acheter. Sur le chemin on en profitait pour discuter et se demander des nouvelles, d’abord à voix basse, puis sans trop faire attention. Après tout ce n’était pas tout les jours que l’on pouvait se voir. Ils arrivèrent dans un silence relatif, la vue des tombes d’inconnus leur ayant rappelé la raison de leur présence. Devant celle de son oncle il ressentit même un vague sentiment d’appartenance. Dans un sens c’était pour eux que l’on avait pris cette concession, afin qu’ils puissent s’y recueillir si un jour ils en avaient le désir. Il ne s’était pourtant jamais demandé où il pouvait être enterré. C’est seulement à cette occasion qu’il remarqua la vieille femme qui les observait à son balcon, depuis la maison de retraite juste à coté.

Enfin les proches bénirent le cercueil chacun leur tour. Ils prenaient le goupillon qui trempait dans une bassine de chirurgien comme un animal mort et effectuaient des gestes précis qu’il essayait de mémoriser. Il s’efforça de rester en arrière pour ne pas avoir à le faire, mais une dizaine de personnes s’arrêtèrent, le regardèrent avec insistance et l’attendirent pour passer. De mauvais gré il s’exécuta, mais refusa de toucher le bois. Ils repartirent avant que la sépulture ne soit refermée. Un des croque-morts voulut les prévenir que c’était le moment, mais déjà on ne l’écoutait plus. En quittant le cimetière il jeta un dernier regard sur ceux qui étaient venus. Si peu ! Toute une vie pour cela… Il songea avec amertume s’il ferait mieux ou pas. Devant la grille on parla de sa tante encore un peu, puis de l’héritage puisqu’il le fallait bien. Des cousins lui proposèrent même le café, mais il refusa. Une demi-heure plus tard il était sur l’autoroute.

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