Les Équinoxes, Cyril Pedrosa

Les Equinoxes

Cyril Pedrosa nous avait déjà éblouis avec Portugal, un album autobiographique dans la veine du Combat ordinaire de Manu Larcenet, mais avec un style bien à lui qui lui avait permis de remporter le Fauve d’or à Angoulême en 2012. Auparavant Trois Ombres racontait en noir et blanc avec pudeur, beaucoup de talent et sur le registre du conte fantastique, le refus de la mort d’un enfant par son père. C’est peu dire que beaucoup attendaient Les Equinoxes au tournant.

Tout d’abord parlons de l’objet, car ce qui frappe en premier c’est la taille, l’épaisseur et la qualité de ce « beau livre », qui s’apparente plus aux éditions dans le domaine des arts, plutôt qu’aux traditionnels formats en 48 pages. On comprend que l’auteur a pu, grâce à sa renommée, s’affranchir des contingences financières habituelles en bande-dessinée pour faire ce dont il avait envie et que sa démarche est clairement celle d’un artiste à part entière. Cette impression est confirmée dès les premières pages, avec un court récit en dessins, sans cases et sans paroles, qui précède chacune des quatre parties de la narration découpée en saisons. Que les fans se rassurent, la majorité de l’histoire est racontée de façon plus classique et on a bien affaire à une bande dessinée, mais on retrouve également les monologues de certains personnages imbriqués à intervalles réguliers. Ces derniers sont d’ailleurs étonnamment bien écrits pour quelqu’un dont le premier moyen d’expression n’est pas les mots.

Pedrosa 1

Cette variation dans la forme est le reflet de la multiplicité des points de vue, car la particularité première de cet album est de ne pas s’attacher à un personnage mais à plusieurs, dont les trajectoires parfois se croisent. Bien que ce procédé ne soit pas inédit dans la bande-dessinée on pense plutôt au cinéma. Il est tentant d’imaginer quel acteur pourrait interpréter tel rôle, tellement ceux-ci semblent « incarnés » : ce père divorcé amer et pétri par le doute, cet ancien militant de gauche qui a perdu son fils et qui sait qu’il n’en a plus pour longtemps, cette photographe qui enchaine les jobs d’intérim et sert de lien à la narration… Une attention particulière est apportée aux gestes du quotidien, ce qui donne beaucoup de naturel aux dialogues, même si on peut se demander si l’omniprésence de la cigarette n’est pas un « truc » pour donner une posture aux personnages. Enfin, il est impossible de ne pas évoquer le dessin, digne d’un grand peintre, dont les partis pris vont bien au-delà de l’illustration avec des pages entières dans les mêmes gammes de couleurs, qui sont superbement employées.

Comme on a pu le comprendre, Les Equinoxes de Cyril Pedrosa est donc une totale réussite à tous les points de vue, une véritable œuvre d’art polyphonique qui marquera peut être l’histoire de la bande-dessinée. C’est en tout cas un très bel album qu’il serait dommage de bouder, que l’on soit adepte ou non du genre. L’auteur a atteint une vraie maturité artistique et c’est avec impatience qu’il va falloir attendre, probablement plusieurs années, pour découvrir sa prochaine création.

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