Le cimetière des parchemins oubliés

C’est en suivant les conseils d’un vieil indien que j’ai retrouvé sa piste. Avant lui, j’étais allé voir une prêtresse vaudou dans le bayou, qui elle même m’avait été indiquée par un marabout africain de la banlieue nantaise. En fait, tout a commencé par mon concierge. Un jour, il est venu me trouver pour me dire qu’un homme au chapeau mou avait cherché à me remettre un colis. Comme j’étais absent, il avait fait demi-tour le paquet en main, refusant de le laisser à quelqu’un d’autre. Je n’y ai d’abord pas prêté attention… puis très vite, j’ai commencé à me sentir épié. J’avais constamment la désagréable impression d’être observé, comme à travers des jumelles.

C’est alors que tout a basculé. Je remontais l’escalier de mon petit immeuble parisien, pour atteindre le dernier étage, où je suis le seul à louer une chambre, lorsque je me suis fait rentrer dedans par un homme en imper gris qui descendait en courant. Interloqué, j’eus à peine le temps de le voir disparaitre par le hall d’entrée du rez-de-chaussée, lorsque j’entendis un crissement suraigu, suivi de cris, puis d’un hurlement de moteur. Immobile, j’attendais qu’un autre son me donne une indication sur ce qui était en train de se passer, mais plus rien. Je me précipitai alors dans l’escalier dont je dévalai les marches quatre à quatre et m’arrêtai sur le palier. Il n’y avait plus personne, mais les traces de pneu laissaient peu de doute sur la nature de ce qui venait de se passer. “J’ai tout vu ! Les voyous, ils l’ont forcé à monter dans la voiture ! Une Mercedes noire !” C’était un homme en salopette, à la bedaine naissante, qui surgissait du bistro le plus proche. De tout coté, des gens ameutés par le bruit arrivaient.

Je passais comme d’autres témoins la journée au commissariat pour faire ma déposition. Alors que je rentrais, la tête encore pleine des événements de la journée, je m’aperçus qu’une feuille avait été glissée sous ma porte. Un mot griffonné à la hâte. Je fermai la porte à clef et m’installais pour l’étudier. L’écriture était minuscule et il me fallut l’aide d’une loupe de philatéliste pour la déchiffrer. Il s’agissait d’une unique phrase accompagnée d’une suite de mots incompréhensibles :
“Le cimetière des parchemins oubliés
guhiclxym uovy jc hymwi gvlus
dpf bdxu xprsxsi oe eossdbyd uxtnyso“

Je le glissais dans un livre et décidai de ne plus y penser.

Les jours suivants, je repris le cours normal de ma vie, sans que rien ne se passe qui puisse me rappeler l’incident. Je donnais mes cours à l’université où j’enseigne la littérature moderne et continuai ma thèse de doctorat sur les écrits non publiés de Borges. Pourtant, la sensation diffuse d’être espionné ne disparaissait pas. Je commençais à me demander si la paranoïa ne s’emparait pas de moi… lorsqu’un jour je découvris la porte de mon domicile fracturée. Tout avait été mis sens dessus dessous. Visiblement, on avait cherché quelque chose. Je me précipitai vers la bibliothèque et retrouvai à sa place le papier que je soupçonnais être l’objet du remue-ménage. Heureusement, étant ce qu’on appelle communément un “intellectuel”, la majorité de l’espace de mon appartement est prise par des livres qui n’avaient pas tous été regardés. Immédiatement, je renonçais à prévenir la police. Un cambriolage où rien n’avait été dérobé aurait paru trop suspect, sans compter que j’avais effectivement omis de leur remettre une pièce à conviction qui aurait pu faire avancer l’enquête concernant l’enlèvement. Je poussais un soupir et commençais à ranger.

J’avais la ferme intention de n’entreprendre aucune action qui puisse faire penser à mes cambrioleurs, certainement toujours à l’affût, que j’étais mêlé de près ou de loin à l’affaire qui les concernait et dont d’ailleurs je ne comprenais rien. Sans vraiment y prêter attention, j’entreprenais tout de même des recherches visant à décrypter le casse-tête chinois dont j’avais hérité. A ma grande surprise, concernant la deuxième phrase, ce ne fut pas difficile. En effet, le procédé utilisé, dit du “chiffre de César”, est relativement simple et la manière de le casser connue depuis Qalqashandi, un penseur arabe du XVème siècle. Surtout, elle est expliquée dans les moindres détails dans la nouvelle “Le scarabée d’or” d’Allan Edgar Poe, référence trop célèbre pour qu’on ne s’attende pas à ce qu’elle vienne à l’esprit d’un professeur de littérature moderne… La faiblesse de ce système est celle de tout code qui consiste à remplacer une lettre par une autre, lorsqu’elle est toujours la même. Il suffit alors de trouver le symbole qui revient le plus souvent dans le texte et de partir du postulat qu’il s’agit de la lettre qui est statistiquement la plus couramment utilisée dans cette langue… si on sait de laquelle il s’agit bien sur. En français, il s’agit du “e” qui représente en moyenne 17,66% des lettres d’un texte. Dans le cas du “chiffre de César”, le travail est d’autant plus facilité qu’une fois cette opération effectuée, cela permet de connaître le reste du code. En effet, l’alphabet utilisé est tout simplement décalé d’un certain nombre de lettres, ici “guhiclxym uovy jc hymwi gvlus” donne donc une fois décrypté : “Manoir des Aubépines, Combray”.

Je regardais dans un premier temps avec un peu d’hésitation le résultat obtenu. Il était hors de question que j’aille me fourrer dans la gueule du loup, mais je quittais la bibliothèque universitaire où je travaillais pour me mettre en quête d’un annuaire. Une fois l’objet trouvé, je cherchais frénétiquement le nom de la personne à qui appartenait cet endroit, ce qui après cinq petites minutes me fit pointer un index victorieux. Il s’agissait de monsieur Krone-Altschauer. Je restais perplexe. Pourquoi ce nom m’était-il familier ? De nouvelles recherches m’en apprirent plus. Il s’agissait d’un baron, célèbre collectionneur de textes originaux d’écrivains, qui finançait qui plus est, une bourse d’étude à son nom. Qu’est-ce que cet homme pouvait avoir à voir avec l’enlèvement ? Je conservais encore quelques jours ma résolution de ne pas intervenir, mais je la sentais fondre à vue d’œil. Qu’on me comprenne. Je ne suis pas un aventurier. Rien ne me prédispose à prendre ce genre de risque inconsidéré. Mais ma curiosité intellectuelle reprenait le dessus. Cela me torturait tellement le cerveau que j’en faisais des nuits blanches. Il fallait faire quelque chose.

Enfin un samedi, jour où je ne donnais pas cours, je me décidais. Je ne m’annonçais pas car je ne savais toujours pas ce que je ferai sur place et j’espérais pouvoir bénéficier d’un éventuel effet de surprise. Sur la route, je réfléchissais encore au discours que j’allais bien pouvoir lui tenir “Bonjour monsieur le baron, un homme s’est fait enlever en bas de chez moi, savez-vous pourquoi ?” Je n’avais toujours pas trouvé lorsque j’arrivais devant le portail. Je me garais un peu maladroitement sur le gravier et descendit de la voiture. Un haut mur de vénérables pierres entourait un parc dont l’entrée était surveillée par des caméras de sécurité. N’ayant pas de prédilection pour l’escalade et ce genre de cascades que l’on voit au cinéma, j’appuyais bêtement sur la sonnette. Après cinq bonnes minutes d’attente, et alors que j’allais me résigner à trouver un autre moyen de pénétrer, une voix métallique résonna dans le haut-parleur.
-Qui est-là ?
-Jacques Boncoeur.
J’annonçai mon nom tout de go, sans explications, pour une raison bien précise. Certainement ceux qui me surveillaient le connaissaient et je voulais voir s’il suffirait à me faire entrer. Je ne fus pas déçu, le portail commença à se mouvoir lentement avec le bruit typique de ces installations électriques. J’hésitais une dernière fois, mais il était désormais trop tard pour changer d’avis.

Le parc était magnifique, bien qu’un peu laissé à l’abandon. De grands arbres dressaient leur silhouette lugubre, décharnée par l’hiver. Au loin, j’entendis l’aboiement d’un gros chien, qui fort heureusement était attaché. Je parcourus à pied les 300 mètres du chemin prévu pour la voiture de monsieur. Sur le pas de la porte, m’attendait le maître de maison vêtu d’une magnifique robe de chambre qui devait valoir la moitié de mon salaire. Je m’avançais plein d’une fausse assurance, et lui serrais la main en essayant de cacher ma fébrilité. Au moment où nos doigts se touchèrent, j’eus une pensée rapide pour l’homme en imper gris, avec l’espoir de plus en plus déraisonnable de ne pas partager son destin.
-Vous excuserez cet accueil, mais je ne m’attendais pas à avoir de la visite et mon majordome a pris son jour de congé. Allons à la bibliothèque, on meurt de froid ici.
Je ne pipai mot et le suivis à travers un hall luxueux, jusqu’à une salle des plus confortables. De beaux meubles en noyer contenaient une quantité impressionnante de volumes à la reliure de cuir, sur lesquels je jetai par réflexe et pour me donner une contenance, un coup d’œil professionnel. Je décelai dans ceux à ma portée plusieurs in-octavo du XVIIIème siècle et un in-plano d’une très grande valeur. Je m’aperçus tout à coup que la pièce était parfaitement isolée et qu’aucun son ne provenait de l’extérieur. Un frisson me parcourut l’échine malgré le feu qui crachotait dans un coin.
-Vous prendrez bien un verre de Brandy ?
Je fis signe que oui et m’installais à son invitation dans un fauteuil qui portait probablement le nom d’un quelconque roi de France.
-Monsieur Boncoeur, commença-t-il, j’ai toujours été admiratif de vos travaux. Il me semble que mieux que beaucoup de ses exégètes, vous avez-su comprendre le maître. Cependant je ne crois pas que nous nous soyons déjà rencontrés… Peut être pouvez-vous m’éclairer sur le sujet de votre visite ?
A court d’idées et bien conscient de commettre une imprudence, je n’eus d’autre alternative que de lui dire la vérité. Je lui fis jusque dans le menu détail le récit de mes déboires précédents, auxquels il sembla porter beaucoup d’attention. Lorsque j’eus fini, il alla se chercher un autre verre et me demanda d’un air faussement nonchalant.
-Avez-vous déjà entendu parler de la Compagnie de Tlön ?
Je restais silencieux, ne cherchant pas à masquer ma perplexité. Il fit mine un instant d’attendre une réponse, puis continua : Non bien sur, vous ne pouvez pas, car l’un de ses objectifs principaux est justement de demeurer secrète. Même vous, en ignorez l’existence, alors que votre sujet d’étude depuis des années en a été l’un de ses membres les plus éminents.
-Vous voulez dire, Jorge Luis Borges ?
-Borges bien sur, mais aussi Allan Edgar Poe, Lewis Caroll, Hugo Pratt…
-Enfin, mais comment…
-Une seconde, je vais vous expliquer. Pour que vous compreniez bien, il va falloir que nous remontions à sa création au XVème siècle. A la Renaissance, comme vous le savez peut-être, l’esquisse prend de plus en plus d’importance. Non seulement pour la préparation des tableaux, mais aussi en tant que tel. La plupart des créations de Michel-Ange par exemple, n’ont jamais été terminées et il en va ainsi de beaucoup d’artistes de la même période. Ce qui est vrai pour la peinture, l’est aussi pour la littérature où l’on s’essaye à de nouvelles formes. Un philosophe, Gabriele Bellini, dont nous ne savons presque rien, va théoriser cela. Il considère que le brouillon, le premier jet, non retravaillé et même souvent abandonné contient l’essence même de la création artistique. Il regroupe alors plusieurs artistes, savants et penseurs de son époque et fonde une société secrète, dans le but de collecter et de protéger ces chef-d’œuvre incomplets. Il meurt en 1527, probablement lors du sac de Rome, mais la Compagnie de Tlön lui survit et perdure jusqu’à aujourd’hui. Or certains textes font mention d’un endroit tenu secret appelé “Le cimetière des parchemins oubliés”, sans que cela soit toujours clair s’il s’agit d’un lieu réel ou d’une allégorie.
Alors là, j’en restais pantois. Si le baron avait inventé tout cela, on pouvait au moins lui attribuer le mérite de l’imagination !
-Incroyable, on se croirait dans un mauvais pastiche du Da Vinci Code, qui est déjà loin d’être bon…
-Plaignez-vous donc au Créateur, fit-il en levant les yeux au ciel. Moi-même, il m’arrive de penser qu’il manque singulièrement de talent…
-Mais dans ce cas-là, pourquoi un homme s’est-il fait enlever en bas de chez moi ? Pourquoi mon appartement a-t-il été cambriolé ?
-Les motivations de cette organisation sont philosophiques et philanthropiques, mais il est possible que des intérêts privés aient eu vent de son existence. Sans parler même des collectionneurs, les musées se fournissent depuis longtemps au marché noir. Combien croyez-vous qu’ils seraient prêts à payer pour un dessin de la main de Dürer ? Une nouvelle inconnue de Borges ?
-C’est juste, mais alors pourquoi ce message m’a-t-il mené à votre adresse ?
-Ca je l’ignore, mais cela fait des années que j’enquête sur la Compagnie de Tlön et elle est très certainement au courant. Peut-être étais-je la prochaine personne que cet homme devait aller voir après vous ? Qui sait ? Vous-même, savez-vous pourquoi ils ont essayé de vous contacter ?
Il s’interrompit et me laissa à mes réflexions. Cela faisait beaucoup de données que je devais assimiler à la fois. Je suis sur que le lecteur comprendra…
-Au fait, puis-je jeter un coup d’œil au papier en question ?
Je le lui laissais volontiers. Au point où en étaient les choses, je ne pouvais plus que lui faire confiance et je me sentais légèrement dépassé par les événements. Un enlèvement, un cambriolage, un message codé et maintenant une société secrète… Il prit la feuille avec précaution, puis l’emmena à son bureau où il s’assit pour l’examiner scrupuleusement. Il recopia la phrase qui pour moi restait obscure, fit de nombreuses ratures, sembla compter dans sa tête, dessina de nombreuses figures géométriques annotées de chiffres et de lettres… Je l’observais stupéfait, avec de l’appréhension et presque de l’impatience. J’en étais à me demander s’il n’était pas temps pour moi de m’en aller, histoire de réfléchir au calme aux révélations qui venaient de m’être faites, lorsque je vis tout d’un coup le baron se dresser, le papier toujours en main et s’approcher de la cheminée.
-Non, ne faites pas ça ! M’écriai-je, alors que je bondissais de mon fauteuil.
Avant que je n’eus le temps de l’arrêter il avait déjà tendu le papier au dessus du feu… mais à ma grande surprise, ne le lâcha pas. Lorsque j’arrivais à sa hauteur, je pus découvrir qu’une inscription était apparue sur la feuille. Un mot, un seul : “Belaso”. Je demeurais interdit.
-Du jus de citron, une ruse vieille comme le monde, j’aurais dû m’en douter. C’est une clef, elle va nous permettre de déchiffrer le reste du message, m’enseigna le baron comme une chose simple à un petit enfant. Elle nous indique non seulement le mot, mais aussi que le code employé est celui inventé par Giovan Batista Belaso.
Sur ce, il retourna à sa table et il ne lui fallut qu’une dizaine de minutes pour le décrypter. Il recopia le résultat au propre et me le tendit. Voici ce que je pus lire : “dpf bdxu xprsxsi oe eossdbyd uxtnyso” devenait : “Club littéraire de la Rose, Göttingen”.
-Une nouvelle adresse…
Le baron me tapa chaleureusement sur l’épaule.
-Vous devez y aller. Qui sait quels secrets vous découvrirez là-bas ?
-Pourquoi moi ? Vous n’y allez pas ?
-Hélas, non… J’ai attendu cette occasion toute ma vie, mais aujourd’hui je suis vieux… et diabétique. Et puis le message vous était destiné. La compagnie de Tlön vous a lancé un défi ! J’ai l’intuition de n’avoir servi que d’intermédiaire afin de vous initier. Quoi qu’il en soit bonne chance !

Le baron avait raison. L’adresse était celle d’un ancien couvent, où un petit homme discret m’accueillit. Pour toute explication, il me donna un autre message à décrypter. Puis il y en eut un autre. Puis un autre. A chaque fois différent et plus difficile que le précédent. Je me mettais en congé de l’université où je ne pouvais plus donner cours, car cette quête me prenait tout mon temps. En tout il y eut plus de six mois entre ma rencontre avec l’homme à l’imper gris et celle du vieil indien dans une réserve lamentable de l’Arizona, mais je touchais au but. Le dernier message me faisait revenir à Paris et plus précisément à la Bibliothèque Nationale de France, où j’empruntai un bouquin de gare écrit par un certain Alix Karol. Les membres de la compagnie faisaient ainsi preuve d’un certain sens de l’humour que j’avais déjà eu l’occasion de remarquer, mais avaient également choisi un livre que seuls les initiés devaient probablement emprunter. Enfin je découvris à même la page que l’on m’avait indiqué, quelques mots griffonnés au crayon. Ce fut avec un mélange de soulagement et de frustration que je m’aperçus que ce dernier n’était pas codé. Il m’était donné rendez-vous la semaine suivante à la tombe d’Oscar Wilde au cimetière du Père Lachaise.

J’avais eu l’intention d’arriver en avance pour les surprendre, mais ils étaient déjà là. Le baron Kröne-Altschauer et l’homme à l’imper gris. Je ralentis en les voyant, mais continuais de marcher dans leur direction. Une fois arrivé à leur hauteur, je me contentais de laisser le silence s’installer. Je frissonnais. La pluie fine de septembre transperçait mon manteau et me glaçait les os.
-Félicitation, vous êtes accepté.
C’était la voix du baron. Les gouttes éclaboussaient les feuilles mortes autour de nous. Comme je me taisais, il continua.
-Vous avez réussi l’épreuve, vous êtes membre à part entière de la Compagnie de Tlön désormais.
Je ne comprenais toujours pas.
-Pourquoi ?
-Vos recherches sur Borges vous auraient amené à découvrir la vérité un jour ou l’autre. Nous avons préféré prendre les devants. Cependant nous ne recrutons pas n’importe qui. Pour savoir si vous étiez vraiment digne de nous rejoindre, il fallait tester vos capacités. Veuillez accepter nos excuses pour la mise en scène de l’enlèvement, ainsi que pour le désordre dans votre appartement, mais il était nécessaire de provoquer votre curiosité.
-Quels sont les véritables objectifs de la Compagnie de Tlön ?
-Ceux que je vous ai présentés lors de notre première rencontre… plus quelques autres.
-Lesquels ?

Note de l’éditeur : Ici s’achève l’ensemble des textes dont nous avons connaissance, qui mis bout à bout composent ce récit inachevé. Un premier manuscrit, qui en vérité en constitue la dernière partie, a été retrouvé méticuleusement caché dans un épais volume d’une exégèse de Saint Antoine à la bibliothèque du Vatican. Un deuxième faisait partie d’un lot attribué dans une vente aux enchères à Paris dont le vendeur a tenu à rester anonyme. Personne n’est capable de dire d’où proviennent les pages restantes, ni comment elles sont arrivées en possession de notre maison d’édition. Il est probable que d’autres parties existent mais restent encore à découvrir.

60 jours et après, Kim Stanley Robinson

Pour beaucoup de ceux qui n’en lisent pas, la science-fiction a pour objectif de prédire ce que sera l’avenir et en particulier la science du futur, alors que sa raison d’être n’est en réalité pas très éloignée de celle de la littérature en générale : s’évader, comprendre le monde, explorer les mystères de l’être humain, effleurer la beauté… 60 jours et après, qui termine le récit commencé dans Les 40 signes de la pluie et poursuivi avec 50° au-dessous de zéro, fait donc partie de cette minorité de véritables romans d’anticipation parmi les créations du genre, puisqu’il prétend autant que possible se rapprocher de la réalité.

Dans un futur proche, les Etats-Unis d’Amérique ont élu un président écologiste, ce qui paraît aujourd’hui hautement uchronique étant donné les derniers événements. Celui-ci décide de mettre en place une politique extrêmement ambitieuse pour faire face aux changements climatiques. Frank Vanderwal fait partie de l’équipe de scientifiques chargés de le conseiller et de proposer des solutions sur ces enjeux majeurs, tout comme plusieurs autres personnages du roman. En outre, l’amante de Frank est embringuée dans une affaire d’espionnage concernant le trucage raté des élections qui viennent de se dérouler.

Du point de vue de la crédibilité scientifique il s’agit d’une réussite, puisque l’auteur parvient parfaitement à décrire les difficultés auxquelles nous allons faire face (le processus étant partiellement irréversible), sans les minimiser ni verser dans le catastrophisme à grand spectacle comme dans le film Le Jour d’après. Parmi celles-ci, des hivers terribles entrainant des coupures de courant à Washington et au contraire une sécheresse dévastatrice dans la Sierra Nevada. Kim Stanley Robinson fait preuve d’une très grande connaissance du sujet et n’hésite pas à entrer dans les détails, au risque parfois de perdre son lecteur.

On aborde ici l’une des faiblesses principales du roman, c’est-à-dire qu’il partage le défaut avec de nombreux écrits contemporains (est-ce à cause de l’apparition du traitement de texte ?) d’être extrêmement bavard. Malgré une écriture fluide qui nous fait arriver sans se forcer à bout des presque 700 pages, on dénote certaines longueurs qu’il eut été facile de couper. Je pense notamment aux longs passages sur les états d’âme d’un père de famille concernant le changement de caractère de son fils suite à une séance d’exorcisme bouddhiste, qui m’ont laissé perplexe. Cette critique est d’autant plus justifiée qu’il s’agit du dernier tome d’une trilogie.

Autre reproche, celui-ci sur le mode mineur, personne dans l’histoire ne semble remettre en cause un seul instant l’idée que la science soit LA solution pour résoudre les problèmes qu’elle a elle-même créé. Si Frank a conscience qu’une expérience peut dégénérer et avoir l’effet contraire à celui recherché, s’il est fait mention à l’occasion des changements de mode de vie nécessaires, en revanche la réponse majeure envisagée est de modifier encore plus l’environnement. L’auteur incorpore il est vrai une intrigue parallèle concernant des réfugiés climatiques bouddhistes ainsi que de nombreuses références à Thoreau et Emerson, créant ainsi une sorte de symbiose philosophique.

En définitive, 60 jours et après n’est pas un incontournable mais mérite tout de même le détour si l’on s’intéresse aux problématiques abordées. Il possède de nombreuses qualités, malheureusement diluées dans un très grand nombre de pages et une intrigue ayant tendance à se disperser. En tout état de cause, on ne peut que saluer le travail de recherche ainsi que le souci pédagogique de l’auteur, concernant un sujet crucial dont l’importance est souvent sous-estimée. En dernier recours, il constituera un agréable passe-temps pour peu que l’on ne soit pas allergique aux thématiques scientifiques.