60 jours et après, Kim Stanley Robinson

Pour beaucoup de ceux qui n’en lisent pas, la science-fiction a pour objectif de prédire ce que sera l’avenir et en particulier la science du futur, alors que sa raison d’être n’est en réalité pas très éloignée de celle de la littérature en générale : s’évader, comprendre le monde, explorer les mystères de l’être humain, effleurer la beauté… 60 jours et après, qui termine le récit commencé dans Les 40 signes de la pluie et poursuivi avec 50° au-dessous de zéro, fait donc partie de cette minorité de véritables romans d’anticipation parmi les créations du genre, puisqu’il prétend autant que possible se rapprocher de la réalité.

Dans un futur proche, les Etats-Unis d’Amérique ont élu un président écologiste, ce qui paraît aujourd’hui hautement uchronique étant donné les derniers événements. Celui-ci décide de mettre en place une politique extrêmement ambitieuse pour faire face aux changements climatiques. Frank Vanderwal fait partie de l’équipe de scientifiques chargés de le conseiller et de proposer des solutions sur ces enjeux majeurs, tout comme plusieurs autres personnages du roman. En outre, l’amante de Frank est embringuée dans une affaire d’espionnage concernant le trucage raté des élections qui viennent de se dérouler.

Du point de vue de la crédibilité scientifique il s’agit d’une réussite, puisque l’auteur parvient parfaitement à décrire les difficultés auxquelles nous allons faire face (le processus étant partiellement irréversible), sans les minimiser ni verser dans le catastrophisme à grand spectacle comme dans le film Le Jour d’après. Parmi celles-ci, des hivers terribles entrainant des coupures de courant à Washington et au contraire une sécheresse dévastatrice dans la Sierra Nevada. Kim Stanley Robinson fait preuve d’une très grande connaissance du sujet et n’hésite pas à entrer dans les détails, au risque parfois de perdre son lecteur.

On aborde ici l’une des faiblesses principales du roman, c’est-à-dire qu’il partage le défaut avec de nombreux écrits contemporains (est-ce à cause de l’apparition du traitement de texte ?) d’être extrêmement bavard. Malgré une écriture fluide qui nous fait arriver sans se forcer à bout des presque 700 pages, on dénote certaines longueurs qu’il eut été facile de couper. Je pense notamment aux longs passages sur les états d’âme d’un père de famille concernant le changement de caractère de son fils suite à une séance d’exorcisme bouddhiste, qui m’ont laissé perplexe. Cette critique est d’autant plus justifiée qu’il s’agit du dernier tome d’une trilogie.

Autre reproche, celui-ci sur le mode mineur, personne dans l’histoire ne semble remettre en cause un seul instant l’idée que la science soit LA solution pour résoudre les problèmes qu’elle a elle-même créé. Si Frank a conscience qu’une expérience peut dégénérer et avoir l’effet contraire à celui recherché, s’il est fait mention à l’occasion des changements de mode de vie nécessaires, en revanche la réponse majeure envisagée est de modifier encore plus l’environnement. L’auteur incorpore il est vrai une intrigue parallèle concernant des réfugiés climatiques bouddhistes ainsi que de nombreuses références à Thoreau et Emerson, créant ainsi une sorte de symbiose philosophique.

En définitive, 60 jours et après n’est pas un incontournable mais mérite tout de même le détour si l’on s’intéresse aux problématiques abordées. Il possède de nombreuses qualités, malheureusement diluées dans un très grand nombre de pages et une intrigue ayant tendance à se disperser. En tout état de cause, on ne peut que saluer le travail de recherche ainsi que le souci pédagogique de l’auteur, concernant un sujet crucial dont l’importance est souvent sous-estimée. En dernier recours, il constituera un agréable passe-temps pour peu que l’on ne soit pas allergique aux thématiques scientifiques.

Life Is Strange, Dontnod

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Créé par le studio Dontnod, Life Is Strange est un jeu vidéo d’aventure sorti en 2015 et qui a reçu un très bon accueil, que ce soit de la part des critiques ou des joueurs, puisqu’il a remporté plusieurs récompenses et que ses différents épisodes ont réalisé plus d’un million de ventes. Ce succès et son positionnement un peu « arty » qui le placerait au Sundance Festival s’il s’agissait d’un film américain, en font d’ailleurs un argument de poids pour les défenseurs du jeu vidéo comme une création à part entière, parmi des productions trop souvent violentes et sans grande originalité. L’effervescence autour de ce titre a piqué ma curiosité et c’est ainsi que je me suis retrouvé plongé dans cette histoire.

Max Caufield est une jeune fille rêveuse et introvertie qui est revenue dans sa ville natale pour étudier la photographie. Au cours d’un incident, elle découvre par hasard qu’elle a le pouvoir de remonter le temps sur de courtes périodes et de changer le cours des choses. Cela lui permet de sauver la vie de Chloe, son amie d’enfance qu’elle n’avait pas revue depuis des années, mais est accompagné chez elle de visions d’une tornade détruisant la ville. Cette capacité va la mettre devant autant de dilemmes que le joueur devra résoudre sans qu’il y ait forcément une bonne solution, ce qui constitue l’une des principales mécaniques du jeu.

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Nous commençons dans une salle de classe, pendant un cours sur les origines de la photographie. Au niveau visuel tout d’abord, on remarque que ce titre possède une véritable touche personnelle. En effet, les développeurs ont fait le choix stratégique de ne pas dépenser toute leur énergie sur la création d’un moteur graphique ou de textures époustouflantes, mais de se concentrer sur un élément souvent négligé et pourtant essentiel, c’est-à-dire la direction artistique. Résultat, on a beau parfois voir les limites techniques, le rendu n’en est pas moins poétique. Par ailleurs, les voix en anglais sous-titrées en français sont convaincantes et la musique est aux petits oignons.

En ce qui concerne le gameplay, celui-ci est minimal. Nous sommes à la première ou à la troisième personne, mais jamais très loin de notre avatar. Quand notre regard passe sur un objet avec lequel il est possible d’interagir, un clic et les actions proposées apparaissent, il nous suffit alors de glisser la souris sur notre choix. A part cela nous pouvons nous déplacer, courir et une touche permet de remonter le temps, mais seulement à certains moments. Un peu déroutant au début, cela fonctionne très bien par la suite. Cela dit ce n’est pas un jeu d’action et quand il essaye de l’être, le résultat n’est pas très probant. Ici c’est l’immersion qui fait toute la richesse de l’expérience.

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Les gros points forts sont la narration et les personnages. Par bien des aspects Life Is Strange s’inspire des séries télévisuelles et pas uniquement à cause de la sortie en épisodes. Les références sont nombreuses et de qualité. Comment ne pas apprécier un jeu vidéo qui cite de façon directe ou non, Twin Peaks (plusieurs fois), Le Pays d’Octobre de Ray Bradbury et Blade Runner ? Arcadia Bay est LA petite ville chère à la culture populaire américaine, mais fantasmée par des développeurs français, avec ses lieux obligés que sont le campus et le café, où se déroule une partie de l’intrigue. L’univers est vivant et si les zones ne sont pas très grandes, il est possible de parler avec la plupart des gens que l’on rencontre.

De plus, ces derniers ont une véritable personnalité qui peut nous les rendre au choix, agaçants ou terriblement attachants, ce qui complique certaines décisions. Vais-je défendre cette camarade de classe harcelée par le responsable de la sécurité de l’université ou prendre la scène en photo ? Chaque action aura des conséquences par la suite et pourra vous être reprochée. On en apprend plus sur les autres étudiants en leur parlant, mais aussi en explorant leur chambre d’internat ou par le biais de réalités alternatives qui font réfléchir sur les embranchements pris dans une vie à un moment ou à un autre. A ce sujet certains retournements de situation sont brillants et ne laissent pas indemne…

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C’est que Life Is Strange n’est pas un simple divertissement, mais une œuvre qui implique le joueur émotionnellement et lui demande régulièrement de prendre parti. Il y a un contraste entre une grande douceur d’un point de vue esthétique et des thématiques abordées parfois dures, comme le harcèlement, la drogue, le suicide… L’intrigue rôde autour du thriller et du fantastique à la manière de Top of the Lake ou de Take Shelter, mais c’est dans les scènes proches du quotidien qu’elle touche le plus juste. Tout n’est pas parfait dans le tableau, certains passages sont maladroits, que ce soit en ce qui concerne le gameplay ou l’histoire, mais la prise de risque mérite d’être soulignée.

A mon sens, le jeu vidéo est un médium récent, qui n’a pas encore atteint sa maturité. La dernière création de Dontnod est l’une des étapes de son évolution. Le format en épisodes, de plus en plus courant comme dans les productions de Telltale, vise un public qui a moins de temps libre qu’auparavant mais est plus exigeant sur le contenu. Les nombreux éléments empruntés à la littérature et au cinéma notamment indiquent des prétentions artistiques plus élevées que souvent dans le passé. Tout comme Max Caufield son héroïne, ce jeu présente de nombreux défauts et qualités, mais au final il possède une véritable personnalité et c’est ce qui le rend attachant.

Les Équinoxes, Cyril Pedrosa

Les Equinoxes

Cyril Pedrosa nous avait déjà éblouis avec Portugal, un album autobiographique dans la veine du Combat ordinaire de Manu Larcenet, mais avec un style bien à lui qui lui avait permis de remporter le Fauve d’or à Angoulême en 2012. Auparavant Trois Ombres racontait en noir et blanc avec pudeur, beaucoup de talent et sur le registre du conte fantastique, le refus de la mort d’un enfant par son père. C’est peu dire que beaucoup attendaient Les Equinoxes au tournant.

Tout d’abord parlons de l’objet, car ce qui frappe en premier c’est la taille, l’épaisseur et la qualité de ce « beau livre », qui s’apparente plus aux éditions dans le domaine des arts, plutôt qu’aux traditionnels formats en 48 pages. On comprend que l’auteur a pu, grâce à sa renommée, s’affranchir des contingences financières habituelles en bande-dessinée pour faire ce dont il avait envie et que sa démarche est clairement celle d’un artiste à part entière. Cette impression est confirmée dès les premières pages, avec un court récit en dessins, sans cases et sans paroles, qui précède chacune des quatre parties de la narration découpée en saisons. Que les fans se rassurent, la majorité de l’histoire est racontée de façon plus classique et on a bien affaire à une bande dessinée, mais on retrouve également les monologues de certains personnages imbriqués à intervalles réguliers. Ces derniers sont d’ailleurs étonnamment bien écrits pour quelqu’un dont le premier moyen d’expression n’est pas les mots.

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Cette variation dans la forme est le reflet de la multiplicité des points de vue, car la particularité première de cet album est de ne pas s’attacher à un personnage mais à plusieurs, dont les trajectoires parfois se croisent. Bien que ce procédé ne soit pas inédit dans la bande-dessinée on pense plutôt au cinéma. Il est tentant d’imaginer quel acteur pourrait interpréter tel rôle, tellement ceux-ci semblent « incarnés » : ce père divorcé amer et pétri par le doute, cet ancien militant de gauche qui a perdu son fils et qui sait qu’il n’en a plus pour longtemps, cette photographe qui enchaine les jobs d’intérim et sert de lien à la narration… Une attention particulière est apportée aux gestes du quotidien, ce qui donne beaucoup de naturel aux dialogues, même si on peut se demander si l’omniprésence de la cigarette n’est pas un « truc » pour donner une posture aux personnages. Enfin, il est impossible de ne pas évoquer le dessin, digne d’un grand peintre, dont les partis pris vont bien au-delà de l’illustration avec des pages entières dans les mêmes gammes de couleurs, qui sont superbement employées.

Comme on a pu le comprendre, Les Equinoxes de Cyril Pedrosa est donc une totale réussite à tous les points de vue, une véritable œuvre d’art polyphonique qui marquera peut être l’histoire de la bande-dessinée. C’est en tout cas un très bel album qu’il serait dommage de bouder, que l’on soit adepte ou non du genre. L’auteur a atteint une vraie maturité artistique et c’est avec impatience qu’il va falloir attendre, probablement plusieurs années, pour découvrir sa prochaine création.