Le cimetière des parchemins oubliés

C’est en suivant les conseils d’un vieil indien que j’ai retrouvé sa piste. Avant lui, j’étais allé voir une prêtresse vaudou dans le bayou, qui elle même m’avait été indiquée par un marabout africain de la banlieue nantaise. En fait, tout a commencé par mon concierge. Un jour, il est venu me trouver pour me dire qu’un homme au chapeau mou avait cherché à me remettre un colis. Comme j’étais absent, il avait fait demi-tour le paquet en main, refusant de le laisser à quelqu’un d’autre. Je n’y ai d’abord pas prêté attention… puis très vite, j’ai commencé à me sentir épié. J’avais constamment la désagréable impression d’être observé, comme à travers des jumelles.

C’est alors que tout a basculé. Je remontais l’escalier de mon petit immeuble parisien, pour atteindre le dernier étage, où je suis le seul à louer une chambre, lorsque je me suis fait rentrer dedans par un homme en imper gris qui descendait en courant. Interloqué, j’eus à peine le temps de le voir disparaitre par le hall d’entrée du rez-de-chaussée, lorsque j’entendis un crissement suraigu, suivi de cris, puis d’un hurlement de moteur. Immobile, j’attendais qu’un autre son me donne une indication sur ce qui était en train de se passer, mais plus rien. Je me précipitai alors dans l’escalier dont je dévalai les marches quatre à quatre et m’arrêtai sur le palier. Il n’y avait plus personne, mais les traces de pneu laissaient peu de doute sur la nature de ce qui venait de se passer. “J’ai tout vu ! Les voyous, ils l’ont forcé à monter dans la voiture ! Une Mercedes noire !” C’était un homme en salopette, à la bedaine naissante, qui surgissait du bistro le plus proche. De tout coté, des gens ameutés par le bruit arrivaient.

Je passais comme d’autres témoins la journée au commissariat pour faire ma déposition. Alors que je rentrais, la tête encore pleine des événements de la journée, je m’aperçus qu’une feuille avait été glissée sous ma porte. Un mot griffonné à la hâte. Je fermai la porte à clef et m’installais pour l’étudier. L’écriture était minuscule et il me fallut l’aide d’une loupe de philatéliste pour la déchiffrer. Il s’agissait d’une unique phrase accompagnée d’une suite de mots incompréhensibles :
“Le cimetière des parchemins oubliés
guhiclxym uovy jc hymwi gvlus
dpf bdxu xprsxsi oe eossdbyd uxtnyso“

Je le glissais dans un livre et décidai de ne plus y penser.

Les jours suivants, je repris le cours normal de ma vie, sans que rien ne se passe qui puisse me rappeler l’incident. Je donnais mes cours à l’université où j’enseigne la littérature moderne et continuai ma thèse de doctorat sur les écrits non publiés de Borges. Pourtant, la sensation diffuse d’être espionné ne disparaissait pas. Je commençais à me demander si la paranoïa ne s’emparait pas de moi… lorsqu’un jour je découvris la porte de mon domicile fracturée. Tout avait été mis sens dessus dessous. Visiblement, on avait cherché quelque chose. Je me précipitai vers la bibliothèque et retrouvai à sa place le papier que je soupçonnais être l’objet du remue-ménage. Heureusement, étant ce qu’on appelle communément un “intellectuel”, la majorité de l’espace de mon appartement est prise par des livres qui n’avaient pas tous été regardés. Immédiatement, je renonçais à prévenir la police. Un cambriolage où rien n’avait été dérobé aurait paru trop suspect, sans compter que j’avais effectivement omis de leur remettre une pièce à conviction qui aurait pu faire avancer l’enquête concernant l’enlèvement. Je poussais un soupir et commençais à ranger.

J’avais la ferme intention de n’entreprendre aucune action qui puisse faire penser à mes cambrioleurs, certainement toujours à l’affût, que j’étais mêlé de près ou de loin à l’affaire qui les concernait et dont d’ailleurs je ne comprenais rien. Sans vraiment y prêter attention, j’entreprenais tout de même des recherches visant à décrypter le casse-tête chinois dont j’avais hérité. A ma grande surprise, concernant la deuxième phrase, ce ne fut pas difficile. En effet, le procédé utilisé, dit du “chiffre de César”, est relativement simple et la manière de le casser connue depuis Qalqashandi, un penseur arabe du XVème siècle. Surtout, elle est expliquée dans les moindres détails dans la nouvelle “Le scarabée d’or” d’Allan Edgar Poe, référence trop célèbre pour qu’on ne s’attende pas à ce qu’elle vienne à l’esprit d’un professeur de littérature moderne… La faiblesse de ce système est celle de tout code qui consiste à remplacer une lettre par une autre, lorsqu’elle est toujours la même. Il suffit alors de trouver le symbole qui revient le plus souvent dans le texte et de partir du postulat qu’il s’agit de la lettre qui est statistiquement la plus couramment utilisée dans cette langue… si on sait de laquelle il s’agit bien sur. En français, il s’agit du “e” qui représente en moyenne 17,66% des lettres d’un texte. Dans le cas du “chiffre de César”, le travail est d’autant plus facilité qu’une fois cette opération effectuée, cela permet de connaître le reste du code. En effet, l’alphabet utilisé est tout simplement décalé d’un certain nombre de lettres, ici “guhiclxym uovy jc hymwi gvlus” donne donc une fois décrypté : “Manoir des Aubépines, Combray”.

Je regardais dans un premier temps avec un peu d’hésitation le résultat obtenu. Il était hors de question que j’aille me fourrer dans la gueule du loup, mais je quittais la bibliothèque universitaire où je travaillais pour me mettre en quête d’un annuaire. Une fois l’objet trouvé, je cherchais frénétiquement le nom de la personne à qui appartenait cet endroit, ce qui après cinq petites minutes me fit pointer un index victorieux. Il s’agissait de monsieur Krone-Altschauer. Je restais perplexe. Pourquoi ce nom m’était-il familier ? De nouvelles recherches m’en apprirent plus. Il s’agissait d’un baron, célèbre collectionneur de textes originaux d’écrivains, qui finançait qui plus est, une bourse d’étude à son nom. Qu’est-ce que cet homme pouvait avoir à voir avec l’enlèvement ? Je conservais encore quelques jours ma résolution de ne pas intervenir, mais je la sentais fondre à vue d’œil. Qu’on me comprenne. Je ne suis pas un aventurier. Rien ne me prédispose à prendre ce genre de risque inconsidéré. Mais ma curiosité intellectuelle reprenait le dessus. Cela me torturait tellement le cerveau que j’en faisais des nuits blanches. Il fallait faire quelque chose.

Enfin un samedi, jour où je ne donnais pas cours, je me décidais. Je ne m’annonçais pas car je ne savais toujours pas ce que je ferai sur place et j’espérais pouvoir bénéficier d’un éventuel effet de surprise. Sur la route, je réfléchissais encore au discours que j’allais bien pouvoir lui tenir “Bonjour monsieur le baron, un homme s’est fait enlever en bas de chez moi, savez-vous pourquoi ?” Je n’avais toujours pas trouvé lorsque j’arrivais devant le portail. Je me garais un peu maladroitement sur le gravier et descendit de la voiture. Un haut mur de vénérables pierres entourait un parc dont l’entrée était surveillée par des caméras de sécurité. N’ayant pas de prédilection pour l’escalade et ce genre de cascades que l’on voit au cinéma, j’appuyais bêtement sur la sonnette. Après cinq bonnes minutes d’attente, et alors que j’allais me résigner à trouver un autre moyen de pénétrer, une voix métallique résonna dans le haut-parleur.
-Qui est-là ?
-Jacques Boncoeur.
J’annonçai mon nom tout de go, sans explications, pour une raison bien précise. Certainement ceux qui me surveillaient le connaissaient et je voulais voir s’il suffirait à me faire entrer. Je ne fus pas déçu, le portail commença à se mouvoir lentement avec le bruit typique de ces installations électriques. J’hésitais une dernière fois, mais il était désormais trop tard pour changer d’avis.

Le parc était magnifique, bien qu’un peu laissé à l’abandon. De grands arbres dressaient leur silhouette lugubre, décharnée par l’hiver. Au loin, j’entendis l’aboiement d’un gros chien, qui fort heureusement était attaché. Je parcourus à pied les 300 mètres du chemin prévu pour la voiture de monsieur. Sur le pas de la porte, m’attendait le maître de maison vêtu d’une magnifique robe de chambre qui devait valoir la moitié de mon salaire. Je m’avançais plein d’une fausse assurance, et lui serrais la main en essayant de cacher ma fébrilité. Au moment où nos doigts se touchèrent, j’eus une pensée rapide pour l’homme en imper gris, avec l’espoir de plus en plus déraisonnable de ne pas partager son destin.
-Vous excuserez cet accueil, mais je ne m’attendais pas à avoir de la visite et mon majordome a pris son jour de congé. Allons à la bibliothèque, on meurt de froid ici.
Je ne pipai mot et le suivis à travers un hall luxueux, jusqu’à une salle des plus confortables. De beaux meubles en noyer contenaient une quantité impressionnante de volumes à la reliure de cuir, sur lesquels je jetai par réflexe et pour me donner une contenance, un coup d’œil professionnel. Je décelai dans ceux à ma portée plusieurs in-octavo du XVIIIème siècle et un in-plano d’une très grande valeur. Je m’aperçus tout à coup que la pièce était parfaitement isolée et qu’aucun son ne provenait de l’extérieur. Un frisson me parcourut l’échine malgré le feu qui crachotait dans un coin.
-Vous prendrez bien un verre de Brandy ?
Je fis signe que oui et m’installais à son invitation dans un fauteuil qui portait probablement le nom d’un quelconque roi de France.
-Monsieur Boncoeur, commença-t-il, j’ai toujours été admiratif de vos travaux. Il me semble que mieux que beaucoup de ses exégètes, vous avez-su comprendre le maître. Cependant je ne crois pas que nous nous soyons déjà rencontrés… Peut être pouvez-vous m’éclairer sur le sujet de votre visite ?
A court d’idées et bien conscient de commettre une imprudence, je n’eus d’autre alternative que de lui dire la vérité. Je lui fis jusque dans le menu détail le récit de mes déboires précédents, auxquels il sembla porter beaucoup d’attention. Lorsque j’eus fini, il alla se chercher un autre verre et me demanda d’un air faussement nonchalant.
-Avez-vous déjà entendu parler de la Compagnie de Tlön ?
Je restais silencieux, ne cherchant pas à masquer ma perplexité. Il fit mine un instant d’attendre une réponse, puis continua : Non bien sur, vous ne pouvez pas, car l’un de ses objectifs principaux est justement de demeurer secrète. Même vous, en ignorez l’existence, alors que votre sujet d’étude depuis des années en a été l’un de ses membres les plus éminents.
-Vous voulez dire, Jorge Luis Borges ?
-Borges bien sur, mais aussi Allan Edgar Poe, Lewis Caroll, Hugo Pratt…
-Enfin, mais comment…
-Une seconde, je vais vous expliquer. Pour que vous compreniez bien, il va falloir que nous remontions à sa création au XVème siècle. A la Renaissance, comme vous le savez peut-être, l’esquisse prend de plus en plus d’importance. Non seulement pour la préparation des tableaux, mais aussi en tant que tel. La plupart des créations de Michel-Ange par exemple, n’ont jamais été terminées et il en va ainsi de beaucoup d’artistes de la même période. Ce qui est vrai pour la peinture, l’est aussi pour la littérature où l’on s’essaye à de nouvelles formes. Un philosophe, Gabriele Bellini, dont nous ne savons presque rien, va théoriser cela. Il considère que le brouillon, le premier jet, non retravaillé et même souvent abandonné contient l’essence même de la création artistique. Il regroupe alors plusieurs artistes, savants et penseurs de son époque et fonde une société secrète, dans le but de collecter et de protéger ces chef-d’œuvre incomplets. Il meurt en 1527, probablement lors du sac de Rome, mais la Compagnie de Tlön lui survit et perdure jusqu’à aujourd’hui. Or certains textes font mention d’un endroit tenu secret appelé “Le cimetière des parchemins oubliés”, sans que cela soit toujours clair s’il s’agit d’un lieu réel ou d’une allégorie.
Alors là, j’en restais pantois. Si le baron avait inventé tout cela, on pouvait au moins lui attribuer le mérite de l’imagination !
-Incroyable, on se croirait dans un mauvais pastiche du Da Vinci Code, qui est déjà loin d’être bon…
-Plaignez-vous donc au Créateur, fit-il en levant les yeux au ciel. Moi-même, il m’arrive de penser qu’il manque singulièrement de talent…
-Mais dans ce cas-là, pourquoi un homme s’est-il fait enlever en bas de chez moi ? Pourquoi mon appartement a-t-il été cambriolé ?
-Les motivations de cette organisation sont philosophiques et philanthropiques, mais il est possible que des intérêts privés aient eu vent de son existence. Sans parler même des collectionneurs, les musées se fournissent depuis longtemps au marché noir. Combien croyez-vous qu’ils seraient prêts à payer pour un dessin de la main de Dürer ? Une nouvelle inconnue de Borges ?
-C’est juste, mais alors pourquoi ce message m’a-t-il mené à votre adresse ?
-Ca je l’ignore, mais cela fait des années que j’enquête sur la Compagnie de Tlön et elle est très certainement au courant. Peut-être étais-je la prochaine personne que cet homme devait aller voir après vous ? Qui sait ? Vous-même, savez-vous pourquoi ils ont essayé de vous contacter ?
Il s’interrompit et me laissa à mes réflexions. Cela faisait beaucoup de données que je devais assimiler à la fois. Je suis sur que le lecteur comprendra…
-Au fait, puis-je jeter un coup d’œil au papier en question ?
Je le lui laissais volontiers. Au point où en étaient les choses, je ne pouvais plus que lui faire confiance et je me sentais légèrement dépassé par les événements. Un enlèvement, un cambriolage, un message codé et maintenant une société secrète… Il prit la feuille avec précaution, puis l’emmena à son bureau où il s’assit pour l’examiner scrupuleusement. Il recopia la phrase qui pour moi restait obscure, fit de nombreuses ratures, sembla compter dans sa tête, dessina de nombreuses figures géométriques annotées de chiffres et de lettres… Je l’observais stupéfait, avec de l’appréhension et presque de l’impatience. J’en étais à me demander s’il n’était pas temps pour moi de m’en aller, histoire de réfléchir au calme aux révélations qui venaient de m’être faites, lorsque je vis tout d’un coup le baron se dresser, le papier toujours en main et s’approcher de la cheminée.
-Non, ne faites pas ça ! M’écriai-je, alors que je bondissais de mon fauteuil.
Avant que je n’eus le temps de l’arrêter il avait déjà tendu le papier au dessus du feu… mais à ma grande surprise, ne le lâcha pas. Lorsque j’arrivais à sa hauteur, je pus découvrir qu’une inscription était apparue sur la feuille. Un mot, un seul : “Belaso”. Je demeurais interdit.
-Du jus de citron, une ruse vieille comme le monde, j’aurais dû m’en douter. C’est une clef, elle va nous permettre de déchiffrer le reste du message, m’enseigna le baron comme une chose simple à un petit enfant. Elle nous indique non seulement le mot, mais aussi que le code employé est celui inventé par Giovan Batista Belaso.
Sur ce, il retourna à sa table et il ne lui fallut qu’une dizaine de minutes pour le décrypter. Il recopia le résultat au propre et me le tendit. Voici ce que je pus lire : “dpf bdxu xprsxsi oe eossdbyd uxtnyso” devenait : “Club littéraire de la Rose, Göttingen”.
-Une nouvelle adresse…
Le baron me tapa chaleureusement sur l’épaule.
-Vous devez y aller. Qui sait quels secrets vous découvrirez là-bas ?
-Pourquoi moi ? Vous n’y allez pas ?
-Hélas, non… J’ai attendu cette occasion toute ma vie, mais aujourd’hui je suis vieux… et diabétique. Et puis le message vous était destiné. La compagnie de Tlön vous a lancé un défi ! J’ai l’intuition de n’avoir servi que d’intermédiaire afin de vous initier. Quoi qu’il en soit bonne chance !

Le baron avait raison. L’adresse était celle d’un ancien couvent, où un petit homme discret m’accueillit. Pour toute explication, il me donna un autre message à décrypter. Puis il y en eut un autre. Puis un autre. A chaque fois différent et plus difficile que le précédent. Je me mettais en congé de l’université où je ne pouvais plus donner cours, car cette quête me prenait tout mon temps. En tout il y eut plus de six mois entre ma rencontre avec l’homme à l’imper gris et celle du vieil indien dans une réserve lamentable de l’Arizona, mais je touchais au but. Le dernier message me faisait revenir à Paris et plus précisément à la Bibliothèque Nationale de France, où j’empruntai un bouquin de gare écrit par un certain Alix Karol. Les membres de la compagnie faisaient ainsi preuve d’un certain sens de l’humour que j’avais déjà eu l’occasion de remarquer, mais avaient également choisi un livre que seuls les initiés devaient probablement emprunter. Enfin je découvris à même la page que l’on m’avait indiqué, quelques mots griffonnés au crayon. Ce fut avec un mélange de soulagement et de frustration que je m’aperçus que ce dernier n’était pas codé. Il m’était donné rendez-vous la semaine suivante à la tombe d’Oscar Wilde au cimetière du Père Lachaise.

J’avais eu l’intention d’arriver en avance pour les surprendre, mais ils étaient déjà là. Le baron Kröne-Altschauer et l’homme à l’imper gris. Je ralentis en les voyant, mais continuais de marcher dans leur direction. Une fois arrivé à leur hauteur, je me contentais de laisser le silence s’installer. Je frissonnais. La pluie fine de septembre transperçait mon manteau et me glaçait les os.
-Félicitation, vous êtes accepté.
C’était la voix du baron. Les gouttes éclaboussaient les feuilles mortes autour de nous. Comme je me taisais, il continua.
-Vous avez réussi l’épreuve, vous êtes membre à part entière de la Compagnie de Tlön désormais.
Je ne comprenais toujours pas.
-Pourquoi ?
-Vos recherches sur Borges vous auraient amené à découvrir la vérité un jour ou l’autre. Nous avons préféré prendre les devants. Cependant nous ne recrutons pas n’importe qui. Pour savoir si vous étiez vraiment digne de nous rejoindre, il fallait tester vos capacités. Veuillez accepter nos excuses pour la mise en scène de l’enlèvement, ainsi que pour le désordre dans votre appartement, mais il était nécessaire de provoquer votre curiosité.
-Quels sont les véritables objectifs de la Compagnie de Tlön ?
-Ceux que je vous ai présentés lors de notre première rencontre… plus quelques autres.
-Lesquels ?

Note de l’éditeur : Ici s’achève l’ensemble des textes dont nous avons connaissance, qui mis bout à bout composent ce récit inachevé. Un premier manuscrit, qui en vérité en constitue la dernière partie, a été retrouvé méticuleusement caché dans un épais volume d’une exégèse de Saint Antoine à la bibliothèque du Vatican. Un deuxième faisait partie d’un lot attribué dans une vente aux enchères à Paris dont le vendeur a tenu à rester anonyme. Personne n’est capable de dire d’où proviennent les pages restantes, ni comment elles sont arrivées en possession de notre maison d’édition. Il est probable que d’autres parties existent mais restent encore à découvrir.

Un enterrement

Il arriva en avance. C’était une belle journée, il devait être environ dix heures. Il se gara sur le parking de l’église encore désert. Le gravier crissa sous ses pieds et il fit quelques pas pour profiter du soleil. C’était un de ces moments d’attente, où les fumeurs sortent leur cigarette, d’autres leur téléphone portable. Lui se contenta d’observer la façade de la maison d’en face, seule la moitié était rénovée. Les gens arrivèrent par grappes. Il scrutait les visages mais ne reconnut personne, jusqu’à ce que quelques cousins débarquent. On se fit la bise et les présentations pour certains. Enfin le corbillard entra dans la cour et attira tout les regards. Comme l’église était coincée contre un bâtiment, on y pénétrait par un coté de la nef. Les gens s’y réfugièrent à la recherche de l’ombre et de bancs. Faisant partie de la famille, il dut patienter le temps que le cercueil soit déposé, puis prendre sa place au premier rang.

On entonna quelques chants, durant lesquels il n’eut pas l’hypocrisie de bouger les lèvres. Il se fiait aux autres pour savoir quand s’asseoir et quand il devait rester debout. Plusieurs personnes prirent la parole, qu’il ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Il fut bien aise de ne pas avoir à le faire. De sa tante, il gardait surtout des souvenirs d’enfance, quand elle était encore en forme. Ensuite il était allé la voir une fois par an, ce qu’il prenait comme une obligation, sans jamais se demander si cela lui plaisait ou non. Il se sentait fatigué et son attention voletait autour de lui comme lorsqu’il était à l’école. Pendant les épîtres de Paul, il se surprit à observer la décoration de l’église. L’intérieur était plus joli que l’extérieur, malgré les fausses colonnes et les affiches du pape. Son regard tomba sur le cercueil. Cela lui parut étrange qu’il fut exposé à la vue de tous et non pas relégué dans un coin.

Lorsque vint le moment de la communion, une seule personne se déplaça. Le curé avait longuement parlé d’amour avec des mots simples et un ton de médecin, mais il se demanda quel impact cela avait réellement sur les croyants. Il eut soudain l’impression d’être un simple spectateur. Quelques dizaines d’humains s’étaient réunis dans un bâtiment de pierre pour avoir moins peur de la mort. Le bedeau avait une belle voix de village, mais sans grâce. Et malgré la lumière qui descendait du vitrail, il ne ressentit aucun sentiment de mysticisme. C’était comme s’il pouvait observer le rite et voir à travers. Un fétu de paille dans la tempête. Enfin les fidèles passèrent devant le catafalque les uns après les autres et il observa avec attention ces visages qui connaissaient le défunt peut être mieux que lui-même. Puis la messe étant dite ils se retirèrent.

On emporta le cercueil et la famille fit bloc presque malgré elle. Il fut soulagé de pouvoir respirer au grand air et suivit la procession qui s’acheminait à pied vers le cimetière. Ils passèrent par le village et certains s’arrêtaient pour les regarder, parfois le journal en main qu’ils venaient d’acheter. Sur le chemin on en profitait pour discuter et se demander des nouvelles, d’abord à voix basse, puis sans trop faire attention. Après tout ce n’était pas tout les jours que l’on pouvait se voir. Ils arrivèrent dans un silence relatif, la vue des tombes d’inconnus leur ayant rappelé la raison de leur présence. Devant celle de son oncle il ressentit même un vague sentiment d’appartenance. Dans un sens c’était pour eux que l’on avait pris cette concession, afin qu’ils puissent s’y recueillir si un jour ils en avaient le désir. Il ne s’était pourtant jamais demandé où il pouvait être enterré. C’est seulement à cette occasion qu’il remarqua la vieille femme qui les observait à son balcon, depuis la maison de retraite juste à coté.

Enfin les proches bénirent le cercueil chacun leur tour. Ils prenaient le goupillon qui trempait dans une bassine de chirurgien comme un animal mort et effectuaient des gestes précis qu’il essayait de mémoriser. Il s’efforça de rester en arrière pour ne pas avoir à le faire, mais une dizaine de personnes s’arrêtèrent, le regardèrent avec insistance et l’attendirent pour passer. De mauvais gré il s’exécuta, mais refusa de toucher le bois. Ils repartirent avant que la sépulture ne soit refermée. Un des croque-morts voulut les prévenir que c’était le moment, mais déjà on ne l’écoutait plus. En quittant le cimetière il jeta un dernier regard sur ceux qui étaient venus. Si peu ! Toute une vie pour cela… Il songea avec amertume s’il ferait mieux ou pas. Devant la grille on parla de sa tante encore un peu, puis de l’héritage puisqu’il le fallait bien. Des cousins lui proposèrent même le café, mais il refusa. Une demi-heure plus tard il était sur l’autoroute.

Un conte

Au cœur de l’été, le corbeau Moïse refit soudain son apparition après des années d’absence. Et c’était toujours le même oiseau : n’en fichant pas une rame, et chantant les louanges de la Montagne de Sucrecandi, tout comme aux temps du bon temps. Il se perchait sur une souche, et battait des ailes, qu’il avait noires, et des heures durant il palabrait à la cantonade. « Là-haut, camarades – affirmait-il d‘un ton solennel, en pointant vers le ciel son bec imposant -, de l’autre coté du nuage sombre, l’heureuse contrée où, pauvres animaux que nous sommes, nous nous reposerons à jamais de nos peines. »

La ferme des animaux, George Orwell

 

Dans la grande cité de Kashnar, capitale d’un royaume très lointain, il se trouva un jour qu’un homme eut une idée. Une idée parfaitement idiote au reste, mais également bien inoffensive et qu’il trouvait tout simplement rigolote. Il décida de sortir avec un chat sur la tête. Un matin donc, il franchit le pas de sa porte avec son matou tigré posé sur ses cheveux et parada fièrement dans la ville. Feignant de ne se rendre compte de rien, il souriait intérieurement de son stratagème et guettait avec malice la réaction des passants. Ceux-ci ne lui opposèrent pourtant que de l’indifférence, à peine un lever de sourcil de temps en temps, car les habitants du quartier étaient habitués à ses excentricités, si bien qu’on le laissait faire sans trop s’en occuper. Qu’il était loin le temps où il avait eu des problèmes avec les autorités pour avoir vendu le lait d’une vache sacrée ! Il en était venu à se dire que ce n’était peut être pas une si bonne idée, puisque cela n’intéressait personne, lorsqu’il remarqua enfin des signes d’hostilités. Oh, ce n’était au début que des regards de travers et des chuchotements sur son passage, mais bientôt certains lui dire qu’il ne devait pas faire cela. C’était des membres de la secte du chat, originaire de la cité voisine de Trala-la et parmi laquelle se développait depuis quelques temps un dogme selon lequel il était spécifiquement interdit de porter un chat sur la tête. Cela était valable évidemment pour eux, mais également pour tout autre personne, car disaient-ils, sinon cela choquait leur sensibilité. Ils étaient connus en effet pour leur grande sensibilité, car il suffisait généralement de leur présenter un chat pour qu’ils se mettent à éternuer et à avoir les yeux rouges, par contre rare étaient ceux qui à la même occasion déclaraient subitement des poèmes. Ils étaient soutenus dans ce sens par certains membres de la secte du chien, qui considéraient eux, qu’on ne devait pas caresser un chien de la main gauche car c’était lui manquer de respect, et d’autres de la secte du chameau, selon lesquels un homme ne devait pas réagir s’il se faisait uriner dessus inopportunément par un chameau (la question n’était pas tranchée concernant les dromadaires). Quant à notre iconoclaste, suite à ces injonctions, il déclara bien fort qu’il était dans ses droits fondamentaux de porter un chat sur la tête et que désormais il le ferait quotidiennement. Les jours suivants se déroulèrent comme il l’avait prédit et certains prirent parti pour l’un ou pour l’autre, mais force est de constater que la plupart des gens n’en avaient pas grand-chose à faire. Après tout le soleil continuait de briller, il y avait toujours la marmite à remplir et la femme du voisin à séduire, quand ce n’était pas l’inverse.

Cela dura un certain temps, lorsqu’un jour un groupuscule minoritaire de la secte du chat l’assassine en pleine rue, avant de s’en prendre à des membres de la secte du chien, car ils avaient entendu dire qu’au pays de Bur des chiens couraient honteusement après des chats, à moins que ce ne soit des chameaux, ils ne savaient plus très bien. Aussitôt l’émotion fut très vive, car on avait tué bien des gens dans cette ville, pour les voler, par mégarde, pour une affaire d’honneur, mais jamais parce qu’ils portaient un chat sur la tête. Très vite il y eut des rassemblements sur les places publiques, certains venants avec un visage grave et un chat sur la tête, qui se demandait ce qu’il faisait là et si les humains avaient bien toute leur raison. Ils se remémoraient la victime en hochant tristement du chef, en particulier ceux qui ne l’appréciaient pas car ils avaient peur d’être montrés du doigt, mais la plupart étaient sincères, car il s’agissait avant tout de quelqu’un d’ici, qu’ils connaissaient depuis longtemps. Dès le lendemain, un nouveau mot d’ordre circula : « Pas d’amalgames ! » Cela n’avait rien à avoir avec la secte du chat, qui est un être mignon comme chacun le sait et pas du tout intéressé quand il y a du poisson sur la table. D’ailleurs seuls quelques « fous de chats » venus des quartiers mal famés étaient responsables des meurtres de souris, tandis que le « bon chat » lui, ne mange que la pâtée qu’on lui sert. La raison en était que depuis longtemps déjà, on accusait les chats, surtout s’ils étaient noirs, de porter malheur et qu’ils voulaient éviter que ces superstitions se propagent. Pourtant malgré cela, de nombreux félins furent retrouvés cloués sur des portes les jours suivants, ainsi que plusieurs chiens sans qu’on en comprit vraiment la raison, sans doute par habitude. Du coup quelques uns de la secte du chien décidèrent d’émigrer dans un pays en guerre, où ils seraient tout de même plus en sécurité.

Des rumeurs se répandaient : il n’y avait pas eu d’assassinat, ou bien il s’agissait de gardes du palais déguisés en chats persans qui avaient agi pour le compte de la secte du chien. D’ailleurs, après coup, certains se rappelaient que la victime n’était pas toujours très sympa avec son chat, et qu’il lui arrivait même de mettre vingt minutes à lui ouvrir la porte. Bientôt le sujet fut sur toutes les lèvres et au marché on ne parla que de ça. L’un proférait qu’il ne soutenait pas les assassin mais que tout de même il l’avait bien cherché ; l’autre répondait que pour avoir ce genre d’opinion on devrait être décapité ; un troisième qu’on pouvait faire ce qu’on voulait avec la secte du chameau, car il s’agissait de gens intelligents, mais que c’était manquer de respect avec ceux de la secte du chat ; un quatrième qu’on avait lâchement abandonné ces dernières années le droit de porter un chat sur la tête ; un cinquième, qui parlait de plus en plus fort, que tout cela ne serait pas arrivé si on avait interdit les chats et les chiens qui n’étaient pas bruns ; un sixième qu’il prendrait deux kilos d’abricots s’il vous plait. Quand au maire de la cité, il fit une déclaration pour dire que tout cela était bien grave, qu’il ferait doubler les patrouilles, puis repartit faire une sieste. Après quoi les crieurs publics occupèrent la place et toutes les rues environnantes pendant des semaines en répétant de ne surtout pas avoir peur de son voisin, mais de vérifier quand même qu’il n’était pas armé et dans ce cas de prévenir les autorités tout de suite, surtout s’il ronronnait bizarrement.

Au final, aucun signe ne vint du ciel pour expliquer s’il valait mieux être de la secte du chat, du chien, du chameau ou du mouton à cinq pattes ; si le véritable chat était siamois ou de gouttière et le chien un labrador ou un chihuahua ; si quoi qu’on en pense il fallait le crier sur les toits ou au contraire le garder pour soi comme un jardin secret ; qui poussait mieux de la rose ou du réséda et qui était arrivé en premier de la poule ou de l’œuf. Mais chacun avait son opinion et en la défendant, la renforçait, décidait qu’elle faisait partie de son identité. On commença à mettre des étiquettes, aussi absurdes que si on avait divisé les gens entre ceux qui préfèrent le printemps et ceux qui préfèrent l’automne, mais petit à petit les quartiers s’organisèrent de cette manière. Même ceux qui voulaient échapper à cette classification, y demeuraient dans le regard des autres. Ceux qui préféraient le printemps allaient à des écoles de printemps, des fêtes de printemps et des mariages de printemps, tandis que ceux que ceux qui préféraient l’automne faisaient de même. Les enfants qui naissaient dans ces familles grandissaient de cette manière et ne comprenaient pas qu’on puisse vivre différemment. Plus le temps passait et moins ils se voyaient, ne connaissant les autres que par ouï-dire. Si bien qu’au bout d’un moment les gens oublièrent tout à fait qu’ils avaient tous été voisins, partageaient le même air et avaient autrefois observé ensemble, la beauté des étoiles qui brillent dans le ciel…